Mercredi 9 février 2011 3 09 /02 /Fév /2011 17:02

 

 

Dans le coin d'une chambre aux murs multicolores, une petite fille attendait dans un lit blanc qu'on vienne lui lire un album. Tous les soirs, sa mère faisait la conteuse. Son père était occupé à autre chose, il lui avait dit bonne nuit par un baiser sur le front et s'en était retourné à ses activités. Elle entendait les volets qu'on fermait, sa mère faire des allers-venus dans la maison, répondre à un appel, dire qu'elle était sur le point de coucher la petite (c'était elle!) mais que la personne pouvait parler à " son mari " en attendant. Sa mère avait ri et dit au revoir, répété qu'elle pourrait revenir au bout du fil, signifiant que surtout on n'oublie pas qu'elle allait revenir, qu'il n'était pas question de ne pas être disponible, mais que c'était l'heure de l'histoire. La petite l'écoutait arriver, passer à la salle de bain éteindre une lumière avec un soupir agacé, et voilà elle était là, ses pantoufles sur la moquette de sa chambre, et demandait en regardant la bibliothèque ce qu'elle voulait qu'elle lui lise.

La tortue sur le chantier.

Sa mère sourit, elle le connaissait par cœur, cette histoire de tortue perdue sur un chantier iiiiimmmmmense, au milieu des bêtes métalliques gééééaaaantes, et qu'à chaque fois on retrouvait. Elle la raconta avec patience sans pour autant traîner à poser des questions d'institutrice. De toute façon la petite s'endormait déjà.

Comme d'habitude on la borda, on lui dit bonne nuit, elle s'emmitoufla dans ses couvertures trop épaisses pour un mois de juin si chaud (mais dont le poids la rassurait), et elle s'endormit.

 

L'orage commença à deux heures du matin. Au premier roulement de tonnerre la petite se retourna dans son lit, et se trouva toute étonnée de ne pas pouvoir toucher     l'interrupteur à l'endroit où il devait forcément être : là, en plein milieu du mur près de sa main gauche. Elle cherchait, encore, et encore, se mit à genoux puis à quatre pattes, les bras tendus, mais déjà un deuxième coup de tonnerre fit vibrer la maison. Il lui sembla entendre les cordes du lourd piano du bureau se mettre à gronder. Il lui fallait trouver l'interrupteur, elle glapissait presque dans son lit, battant des bras à la recherche du mur, il fallait être forte, on le lui avait dit, il suffisait d'allumer la lumière et on était rassuré sans hurler pour que papa et maman ne se réveillent. Mais elle savait bien que sa mère était bel et bien tirée du sommeil, déjà, les yeux ouverts dans le noir, que dans la seconde elle s'était demandée si Émilie crierait cette fois, ou si elle avait enfin trouvé le courage de s'occuper de cette peur toute seule. A force de chercher, on entendait qu'elle s'essoufflait dans la chambre. Elle avait chaud d'avoir dormi si couverte, mais elle s'agrippa aux couvertures pour les tirer de toutes ses forces des bords du lit où elles étaient coincées et les rabattre sur sa tête. Elle avait plié les jambes pour ne pas qu'elles dépassent et soient dévorées par la sorcière qui vivait dans la penderie.

Elle s'était encore perdu dans son lit.

A travers un bout de drap elle voyait, au coin des volets, les lumières vaciller dans la nuit tonitruante et vouloir pénétrer sa forteresse de tissu. Elle essaya de se raisonner, autant qu'on peut le faire à son âge, elle tenta même de se rendormir en se répétant ce qu'on lui avait dit une dizaine de fois.

Ce n'était qu'un orage.

Ce n'était qu'un orage.

Elle attendit.

C'était long.

Elle compta les secondes entre l'éclair et le bruit, mais bientôt elle ne savait plus si l'éclair précédait le coup ou si c'était l'inverse tant l'orage se rapprochait, comme un éléphant de la taille de la maison, qui pourrait l'écraser avec une seule patte, qui se poserait sur son lit en toc, et qui éventrerait la chambre de ses parents dans un bruit de bois déchiqueté et de verre brisé. Il lui semblait que c'était long, elle ne savait pas très bien. Peut-être parce qu'elle était toute seule ? Elle entendit sa mère se lever au bout d'un moment, et au retour des toilettes, elle sut qu'elle viendrait voir comment allait sa petite, elle était fière de n'avoir pas fait de bruit. La vérité c'est qu'elle avait plus peur que les dernières fois et que la peur l'empêchait de crier. La porte s'entrouvrit et elle entendit la respiration de sa mère avant un nouveau coup de tonnerre. Elle vit son visage ensommeillé, ses cheveux en bataille, qui lui faisait toujours un peu peur car elle n'était pas sensée voir sa mère endormie. Elle se disait qu'elle était en mauvaise santé quand elle était comme cela, réveillée au milieu de la nuit. Elle restait muette sous sa couverture, mais sentit qu'on la souleva pour la remettre dans le bon sens. Elle faisait semblant de dormir, mais sa mère lui parla tout de même.

Tu t'es perdue dans ton lit.

Elle entendait qu'elle souriait.

C'est bien ma chérie, dors bien ce n'est qu'un orage. Tu es une grande fille. 

Sa respiration se calma un peu et elle sentit qu'on refaisait soigneusement le lit autour d'elle. Sans qu'elle le demande le couloir fut laissé allumé et la porte de sa chambre entrouverte, et Émilie se força à contempler ce rectangle de lumière le temps que l'orage passe.

 

Mais l'orage ne passait pas.

 

Il était encore si proche, elle avait envie de faire pipi mais elle avait trop peur de sortir de son lit. Elle entendit son père se lever, le vit traverser le couloir vers la salle de bain, ouvrir une fenêtre. Il ne pleuvait pas. Il siffla pour montrer qu'il était impressionné : ça c'est un sacré orage, dut-il rapporter à sa femme de retour au lit. Cela finit de paniquer Émilie, que papa se lève, qu'il y prête attention. Elle sentait son cou trembler sous la pression de ses dents de lait les unes contre les autres. Ça mitraillait, oui ça mitraillait. Comme au ballon prisonnier à la fin, quand le dernier qui reste s'en prend plein la tête, mais en pire. Elle pensa à Thomas et Tristan ses meilleurs copains, ça ils allaient avoir des choses à se raconter. Elle se disait que sans doute ils pleuraient dans les bras de leurs parents, et qu'elle était plus courageuse qu'eux. Peut-être même qu'elle pourrait bien faire semblant de ne pas avoir entendu.

 

Ça n'arrêtait pas.

 

Ce serait vraiment dommage de faire comme si on n'avait pas entendu.

 

On se leva de nouveau, cette fois pour ouvrir la porte d'entrée sur la véranda.

 

Son frère était descendu et il s'était installé là. Elle entendit sa mère lui parler. Il parlait plus fort qu'elle, il s'exclamait des choses, elle lui dit : Chhhh, et Émilie savait qu'on lui recommandait de ne pas effrayer sa sœur. Le père aussi se leva, elle le sut car il bailla comme un chanteur d'opéra, comme d'habitude, et bientôt elle fut seule dans son aile de la maison, ce qui la fit hurler de terreur et se lever d'un bond. Elle parcourut le couloir immense et vide sur les carreaux froids sous ses plantes de pieds, et fondit en larmes dans l'entrée devant le grand miroir, en se regardant pleurer de terreur au milieu des éclairs qui n'en finissaient pas.

 

La maison des voisins était allumée aussi. Comme à chaque orage son frère spéculait sur la tenue du grand cèdre dans le jardin, comme s'il souhait qu'il tombe. Son père la souleva dans son pyjama et l'amena dans la véranda. Elle enfouit sa tête dans son cou, incapable de se calmer complètement, mais silencieuse dans le vacarme des rochers invisibles qu'on lançait sur la maison.

 

Ce qui est bizarre, c'est qu'il ne pleut pas... lançait son frère, ou d'autres phrases qui indiquaient qu'il se délectait de cette vision d'apocalypse alors que sa sœur était prête à mourir de terreur.

 

Elle ouvrit les yeux une seconde car une éclair plus vif traversa la véranda avec un HHHOU estomaqué de son frère. Elle surprit de la peur dans le regard de sa mère, qui fit un pas en arrière à l'intérieur et invita tout le monde à rentrer. Le père la rassura. C'était beau, et pas bien dangereux. Elle n'était pas d'accord, On entendait de ces choses sur les orages , elle leur recommanda de nouveau de rentrer.

 

Émilie se mit à hurler. Quelles choses ? Elle voulait rentrer avec maman, et son père lui tapota le dos.

 

Tu es sûre ? C'est joli regarde... Peut-être tu auras moins peur si tu trouves ça beau.

 

Elle ouvrit un œil timide sur la baie vitrée et contempla le champs de coquelicots et les éclairs qui zébraient le ciel à un rythme qu'elle n'avait jamais pu imaginer, mais un nouveau faisceau plus impressionnant encore que les autres éclaira la maison toute entière comme s'il faisait jour, pire que s'il faisait jour. Les coquelicots avaient pris sur le coup une teinte rose clair. Son frère cria WAHOU, mais elle sentit la respiration de son père marquer le coup de ce flash terrifiant, sur quoi il fit un pas en arrière vers l'entrée, comme la mère.

Allez, viens...on va rentrer, on inquiète maman.

 

Quelque chose d'étrange était en train de se passer, car sa mère demanda à la ronde si elle préparait le petit-déjeuner. Son frère, qui avait décidé de rester dans la véranda rentra finalement et ferma la porte, pour s'asseoir dans la cuisine à la fenêtre. La lumière n'était même pas allumée dans cette pièce, les éclairs seuls suffisaient à éclairer presque en continu la table et le plan de travail, où on s'affaira à préparer le chocolat des enfants et la café des parents.

 

Le porche de la maison des voisins était allumé. Émilie se forçait à regarder cette lumière, la lampe suspendue qu'on distinguait à travers la haie, qui était sous les éclairs gris clair comme de la craie sur une ardoise.

 

On sonna tout d'un coup à la porte. Vu l'heure, c'était inquiétant, mais pourtant ma mère se précipita pour ouvrir, elle espérait, apparemment, en savoir le plus possible sur cet orage différent. C'était un ami des parents, qui les prévenait qu'il avait dû garer sa voiture dans leur allée car il était ébloui et avait décidé de ne finalement pas partir tant que l'orage n'était pas terminé.

 

Je me doutais que vous seriez réveillé. Tout le village est réveillé.

 

On l'invita à prendre le petit-déjeuner. Il dit qu'il avait déjà mangé mais entra tout de même, car mon père lui dit qu'il allait allumer la radio pour voir .

 

Le bruit était tel qu'on dut mettre le son au maximum. Rien de spécial n'était dit à la radio.

 

C'est les extraterrestres, lança le frère avec un rire.

Tout le monde souriait, ce qui rassura Émilie.

Comme dans la guerre des Mondes. Ils envoient des grooooooAAAAAooooses bêtes sous le goudron de la route, et BAM ils sortent tous en même temps pour tous nous exteeeeeer....miner!

 

Sur ce il sauta sans cesser de rire sur sa sœur, qui se mit à crier si fort qu'elle sentit qu'elle était en train de se faire pipi dessus. Elle restait immobile, mais pas de honte : de terreur.

 

Ça c'est malin! hurla son père.

Le voisin approuva.

C'est pas très gentil, ça. Tu devrais te souvenir ce que ça t'aurait fait petit.

 

Je vais te changer, murmura la mère.
Non.

Viens.

Non. Je reste ici.

Elle plaqua deux mains sur son pyjama trempé et se mit en tailleurs sur la chaise dégoulinante.

Viens, Émilie, allez.

NON. Ou alors tout le monde vient dans le couloir.

Les autres se consultèrent. Leurs visages blêmes et clignotants admirent que ce qui se produisait justifiait ce genre de mesures et ils partirent tous vers la salle de bain. Les trois hommes occupaient le bout du couloir et Émilie grelottante, enfonçait ses petits ongles dans les épaules de sa mère qui abaissait sa culotte en coton, un gant tiède sur la main.

Le frère était un peu gêné de ce qu'il avait provoqué mais continuait de lancer ses remarques alarmistes. Le mur tremble tout le temps, papa. Il vibre. Regarde la lampe...elle se balance à chaque coup. Tu as vu, mes mains ? Elles sont comme transparentes. Vous n'avez pas mal aux yeux ? J'ai mal aux yeux tellement c'est fort. C'est vraiment bizarre qu'il ne pleuve pas ? A mon avis toutes les voitures ont dû s'arrêter comme la vôtre. C'est trop dangereux de conduire avec ces flashs. Je me demande combien de temps ça peut durer comme ça avant que tout le monde devienne fou.

 

TAIS TOI MAINTENANT hurla sa mère tout d'un coup. TAIS TOI! Tu fais peur à TOUT LE MONDE. TAIS-TOI.

 

 

Son visage était figé de stupeur de s'être emporté, mais elle n'ajouta pas un mot pour atténuer son éclat de voix. Elle semblait attendre que son fils baisse les yeux.

Émilie n'arrêtait pas de pleurer, rien ne se passait comme pour les autres orages. Qui était ce tout le monde qui tout d'un coup avait peur du tonnerre ?

 

Le père était sur le point de lancer à la ronde une parole apaisante mais un nouveau coup de tonnerre fit gronder le piano dans le bureau, et l'ami de passage dit C'est vrai que ça commence à m'inquiéter tout ça. Essayons encore la radio, mais son idée sonnait comme une question.

 

Le père hocha la tête et mit en marche le réveil dans la chambre parentale. Le son était brouillé et après une recherche rapide sur d'autres fréquences, il coupa l'appareil, qui ne ferait qu'ajouter à l'angoisse de sa femme, et à la sienne, admit-il pour lui-même.

 

On rejoignit la cuisine en hâtant le pas, mais Émilie vit que sa mère laissait absolument toutes les lumières allumées après leur passage. Elle ferma la porte vitrée de la cuisine derrière eux. On ne parla pas pendant un moment, le frère caressait la queue de cheval de sa petite sœur, n'osant plus dire un mot et essayant apparemment de garder son calme. Émilie regardait la danse de lumière sur les carreaux de la cuisine.

 

On hésita jusqu'à l'heure de partir à l'école, au collège, au travail. Qu'allait-on faire ? Finalement on décida par superstition que chacun vaquerait normalement à ses occupations. On conduisit les enfants aux endroits habituels sur le chemin du bureau, au plus fort de l'orage. Émilie vit que sa mère était inquiète, elle l'embrassa une seconde de plus que d'habitude dans la voiture.

 

 

L'orage cessa brutalement à onze heures dix du matin.

 

Émilie vit la maîtresse suspendre son geste au dernier grondement, et reposer une main crispée sur son bureau au-dessus d'un cahier, dans l'expectative. Elle ne retrouva un comportement normal que dans l'après-midi.

 

Le soir on parla de tout cela aux informations. L'envoyée spéciale n'était pas à quelques kilomètres de chez eux comme aurait pu penser la famille regroupée devant la télévision, mais au moins à trois heures de route. Émilie regardait autant ses parents que la télévision, cherchant sur leurs visages des signes de soulagement, quelque chose qui montrerait qu'on ne se posait plus de questions. Elle n'y vit qu'un scepticisme total, et personne n'osa s'exprimer sur les images angoissantes de caméras de surveillance prises sur la place de la ville en question la nuit passée.

L'orage recommença la nuit suivante.

 

Le frère n'était pas descendu.

 

Les parents se levèrent en colère, comme si un voisin faisait du bruit. Ça ce n'était pas possible. Toutes les nuits à la même heure.

 

Le père alla chercher le fils. La mère avait rejoint la fille dans le petit lit, essayait de se blottir contre elle dans le but de la rassurer, mais Émilie sentait qu'elle respirait mal. A chaque flash elle s'arrêtait, puis reprenait quand l'obscurité revenait. La seconde. Le quart de seconde.

 

Bientôt elles entendirent quelque chose de plus horrible encore que l'orage. La voix du père, par-dessus le bruit assourdissant, qui essayait d'alerter le rez de chaussée de quelque chose, mais les bruits couvraient ses appels. Émilie sentait le corps de sa mère se raidir plusieurs secondes, dans l'attente, incapable de bouger, puis elle se rassit au bord du lit et en un éclair elle fut à la porte de la chambre. Émilie la suivit en courant à la rencontre du père.

Les lumières du couloir vacillaient.

Pitié pitié pitié disait-elle, car c'était le mot le plus fort qu'elle connaissait, celui qu'on avait le droit de répéter en litanie au chat qui allait vous attraper, en montrant une autre souris avec un sourire innocent.

Elle savait déjà que quelque chose d'horrible s'était passé. Chez elle. Quelque chose que ses parents auraient voulu qu'elle ne sache jamais si cela avait pu l'empêcher de se produire.

Maintenir le calme, les fêtes.

Impossible, maintenant que papa criait IL N'EST PAS LA. IL N'EST PAS LA.

Il était prêt à pleurer. C'était sûr! Émilie en resta figée de honte.

Et Maman qui s'engageait dans l'escalier en courant, puis redescendait ramasser la petite à la première marche, dont le souffle était maintenant rapide contre sa joue mouillée. Elle vint constater que la chambre du fils était vide, les draps rejetés au pied du lit comme tous les matins ou toutes les nuits d'été, une odeur de renfermé de chambre d'adolescent. Mais

 

plus de frère.

 

La mère était terrorisée, pourtant il fallait que quelqu'un sorte, bêtement ils allèrent vérifier que la voiture était toujours là, alors qu'il n'avait jamais pris le volant. Trop jeune. Mais comment imaginer qu'il soit parti à pied. Ses tennis étaient négligemment retournées sur la moquette près de la chaise de son bureau, là où il les quittait chaque jour en rentrant.

 

La porte d'entrée était fermée de l'intérieur.

 

PAR OÙ EST-IL SORTI, hurlait le père, qui se cantonnait pour l'instant à une colère de père, à la frustration de celui qui devrait mieux connaître sa propre maison, se refusait à laisser cette fureur pour rejoindre le monde dans lequel était déjà sa petite fille, qui le regardait les yeux agrandis d'horreur. Émilie savait.

Et le monde de sa femme, de désespoir et de solitude. Elles savaient.

Il fallait leur donner tort.

On alluma toutes les lumières de la maison en appelant son nom. La mère dont le dos était fatigué ne lâchait pourtant pas, elle tenait serrée sa fille contre elle, serrée à faire mal, mais Émilie voyait bien qu'elle n'était qu'avec son premier fils, qu'à cette minute la fille n'était qu'un grigri qu'on ne veut pas perdre au pire moment de sa vie.

 

On appelle la police! cria Émilie quand son père eut fait le tour de tous les recoins de la maison et rien trouvé.

 

Pour une raison ou pour une autre, personne n'avait pensé à la police.

L'orage. L'étrangeté. On avait oublié ses classiques.

 

La mère composa les deux chiffres du numéro en question. Émilie se collait à sa joue pour écouter.

Ce que le policier dit. Que le père n'entendit pas car il était dehors à courir dans l'allée vers la route.

Vous êtes nombreux, disons... NOMBREUX

 

NOMBREUX.

La mère laissa glisser le téléphone jusqu'à la table et se mit à pleurer.

 

Le père rentra. La mère lui dit :

Ça arrive partout.

Quoi ?

Il faut attendre.

Quoi ?

IL FAUT ATTENDRE, ça arrive partout.

 

On attendit une heure dans la cuisine, deux heures.

Puis le père partit au garage et remonta avec des planches et des cageots, redescendit, encore et encore, des cageots qu'ils entassèrent dans l'entrée pour déchiqueter ce qu'il y avait à déchiqueter, et sur le carrelage : des clous et deux marteaux. Émilie se remettait à crier, mais on ne la regardait même pas.

 

Papa et maman clouaient du bois aux fenêtres.

 

On osa remonter dans la chambre pour barricader le vasistas. La mère tapait en pleurant et en murmurant des incantations qu'Émilie n'avait jamais entendues.

Le père dit qu'on resterait le plus loin possible des fenêtres tout en laissant la porte d'entrée ouverte au cas où.

Au cas où leur fils ne soit pas mort.

Ça n'avait pas de sens, mais la mère hocha vigoureusement la tête.

 

Une heure après, on décréta que ça ne suffisait pas. Ils appliquèrent du ruban adhésif marron sur tous les endroits par lesquels les éclairs passaient encore. La cheminée fut bouchée aussi par une installation fragile de bois et de sacs poubelles, ça n'éviterait pas une intrusion, mais il paraissait être devenu normal et parfaitement sain de penser que

 

la lumière des éclairs faisait disparaître les gens.

 

Attends! s'écria Émilie avant que le dernier petit coin soit couvert. Elle regarda la maison des voisins et le jardin une seconde avant que le dernier bout de scotch vienne l'en empêcher.

 

On se mit à l'endroit calculé par les parents comme étant le plus éloigné de toutes les ouvertures maintenant capitonnés, dans le bruit et la lumière artificielle. Dans le couloir menant aux chambres. On y avait disposé trois coussins et une couverture.

 

 

L'orage cessa brutalement à onze heures dix du matin.

 

Le frère n'était pas revenu. On appela de nouveau la police, et les trois entendirent tous l'homme au bout du fil dire :

Mettez-vous en sécurité et attendez.

 

La journée passa. On prit le risque de descendre à la cave chercher à manger, mais la mère rationna les deux autres, malgré les grandes provisions disponibles. On se partagea une boîte de thon et on accorda une pomme entière à la petite. Les adultes se partagèrent une banane.

 

Tout le temps, on regardait sa montre. La radio ne fonctionnait pas, et le bruit du brouillage et des sons lointains angoissait tout le monde, aussi on restait dans le silence sous la couverture.

 

Quand, la nuit, l'orage reprit, personne ne fut surpris mais tout le monde se mit à pleurer.

 

Le père dit qu'il allait voir en haut si le fils était revenu.

 

Émilie le regarda se lever, ébahie qu'il envisage sérieusement que les éclairs prennent et rendent les gens comme ça. La mère attendait.

Le père revint et ne dit pas un mot, ou peut-être : Non. Rien.

Ils décidèrent d'essayer de dormir. La mère avait les mains serrées autour de sa fille sous la couverture. Elle l'empêchait presque de respirer mais Émilie ne dit rien et parvint à se calmer un peu, assez pour fermer les yeux.

 

Un grand hurlement la réveilla. C'était sa mère, qui l'avait laissée. Elle se tenait à quelques mètres, à genoux, et hurlait, et hurlait encore. Émilie avait compris.

Elle prit sa mère dans ses bras et toutes les deux restèrent à pleurer dans l'entrée, en se bouchant mutuellement les oreilles.

 

L'orage cessa brutalement à onze heures dix du matin.

 

On alluma la télévision, et la radio. Un filet d'information sous le présentateur faisait le décompte des personnes disparues,c'était un nombre qu'Émilie ne savait pas encore lire, et un numéro vert se proposait de recenser toutes les nouvelles disparitions de la nuit. On était prié d'appeler si on avait l'impression que quelqu'un n'était plus là.

 

La mère n'arrivait plus à garder son calme, à ne pas pleurer, hurler, trembler. Elle se balançait devant la télévision en changeant de chaîne de temps en temps, c'est Émilie qui appela et dit à la dame au bout du fil.

 

On a l'impression que mon papa et mon frère ont disparu.

On lui demanda :

Qui reste-t- il ?

Elle jeta un œil à sa mère et dit Juste Maman et moi.

On lui dit :

 

Mettez-vous en sécurité et attendez. Courage.

 

La peur d'Émilie était telle qu'elle avait atteint le seuil d'une terreur enfantine, alors que l'effroi que ressentait sa mère ne paraissait pas connaître de plafond. Elle aurait aimé appeler quelqu'un mais la plupart des gens ne répondraient pas.

Elle trouva le numéro de son ami Thomas sur un post-it au-dessus du téléphone, et le composa.

C'est sa mère qui répondit. Émilie ne savait pas quoi dire. Elle demanda :

Est-ce que Thomas a disparu ?

Et la femme, qu'elle connaissait, se mit à hurler et à pleurer, en répétant OUI, et en racontant comment, comme ça, il avait disparu, oubliant qu'elle parlait à une enfant. Émilie lui dit :

D'accord. Courage.

Avant de raccrocher, elle entendit :

Et chez toi ma puce ?

La femme pleurait toujours, et ses pleurs redoublèrent quand elle entendit :

Chez moi il manque mon papa et mon grand frère.

Ils vont revenir, tu sais.

Non. Je crois qu'ils sont morts maintenant, dit Émilie.

 

La communication fut coupée et elle reposa calmement le téléphone.

 

La mère laissa la télé, dont elle augmenta le volume pour toute la journée. Mêmes les horaires de dessins animés avaient été écrasés sous les recommandations d'État, les numéros verts. La mère se plaignait, on aurait pu au moins leur laisser ça. Elle reprit ses esprits pour mettre Émilie devant un film de son âge. Mais Émilie la suivit et la regarda ouvrir tous les placards de la cuisine et en sortir tout ce qui contenait du chocolat, monter sur un tabouret pour s'emparer de la boîte où on cachait les bonbons.

Elle posa la totalité sur la table. Puis d'un autre côté les pâtes, le riz.

 

Et elle la suivit dans l'entrée aller chercher un sac de voyage dans le grand placard.

 

Voilà ce qu'Émilie entendit sa mère lui dire :

 

Je vais mourir et tu vas être seule.

 

Sa mère ne lui avait pas dit ça. Elle n'avait pas prononcé ces mots. Elle sortait un grand saladier. Elle avait dit, en s'en saisissant, puis en remplissant une cocotte d'eau.

Je vais préparer beaucoup à manger. Et toi tu vas faire des petits paquets d'aliments, et surtout il ne faudra manger qu'un petit paquet par jour.

 

Émilie refusa. Elle se mit à hurler au milieu de la cuisine, mais sa mère regardait l'heure et courrait déjà vers la chambre pour amasser des affaires.

Si tu vois le président, ou quelqu'un de la télé que tu connais, dire qu'il faut aller quelque part, tu prendras ce sac. Et tu iras sur la route devant la maison. Et tu attendras qu'une voiture passe. Tu monteras avec des inconnus peut-être, juste cette fois, d'accord.

Émilie hurlait toujours. Sa mère ne lui parlait plus que de nourriture, et de voitures, de présentateurs de télévision, de président, de gouvernement.

 

Émilie hurlait.

 

Sa mère sortit la boîte à médicaments.

La boîte rose c'est quand tu as mal à la tête, mais que si tu as vraiment mal, d'accord Émilie ?

 

NON NON .

 

Finalement, elle s'autorisa à écouter. Elle se laissa apprendre toutes les choses de grand. Elle égoutta les pâtes elle-même, apprit à allumer la gazinière, fit des portions de fraises tagada, se servit d'un ouvre-boîte pour la première fois.

Les dates sur le calendrier.

Le disjoncteur.

 

 

L'heure de l'orage approchait, c'était bientôt le beau milieu de la nuit, et on boucla le sac. La mère le mit près de la porte et saisit la main de sa fille. Comme c'était inutile de rester loin des fenêtres, les deux allèrent se coucher dans la chambre.

Endors-toi mon amour.

Mais Émilie ne dormirait pas. Elle resterait là à caresser les cheveux de sa mère, elle patienterait jusqu'à la seconde où l'une d'entre elles disparaîtrait.

 

A trois heures du matin, dans la lumière chaleureuse de la chambre capitonnée, le visage de Maman perdit un peu de couleur tandis qu'elle lui racontait une nouvelle histoire de Jojo Lapin.

Émilie ne dit rien et regarda ses cheveux devenir transparents, laisser paraître l'oreiller derrière elle.

Sa peau devenir grise, puis translucide, c'était beau, cette transparence totale, pas comme une blessure.

Un évanouissement.

Elle continuait de lire en faisant semblant de ne pas se rendre compte qu'elle disparaissait. Émilie contempla pendant une heure sa mère lui devenir invisible. C'était doux. Elle n'avait pas l'air de souffrir. Elle parlait toujours, mais sa voix se faisait de plus en plus faible dans le bruit du tonnerre. Elle sourit à sa fille, s'amusa de ses doigts qui disparaissaient sur son petit ventre brun.

Elle lui dit N'oublie pas : attends qu'on te dise de sortir.

 

Et elle lui dit Je t'aime Émilie.

Puis elle ne fut plus qu'un point, que la fille essaya d'attraper comme une bulle, qui creva sous son petit ongle.

 

L'orage cessa brutalement à onze heures dix du matin.

 

Émilie avait pleuré toute la nuit, jusqu'à s'endormir d'épuisement, décrocha le téléphone et appela le numéro vert affiché sur la télévision pour dire qu'elle avait vu sa mère disparaître.

Puis elle appela la maison de Tristan.

Elle lui dit :

Tu es seul ?

Oui. Ma sœur a disparu.

Il avait peur. Elle le rassura : je sais tout faire.

Tu peux venir si tu veux.

J'ai même des bonbons.

 

D'abord ils parlèrent deux heures au téléphone, elle le rassurait, puis il accepta.

 

Ils se disputèrent beaucoup dès son arrivée. Son vélo était plein de terre et il avait absolument voulu le rentrer dans la maison pour ne pas qu'il disparaisse. Elle se rappela que souvent elle le trouvait stupide, quand il mélangeait tout.

 

C'est pas un humain, ça intéresse personne que ton vélo disparaisse. C'est pas comme ton père, ta mère, ou la maîtresse!

 

Il avait honte et accepta qu'elle lui fasse une demi-tasse de chocolat au lait.

 

Ils se disputèrent encore : Émilie pensait que tout le monde était dans une autre dimension, qu'ils avaient été juste été supprimés ou qu'il y avait eu un virus, et, lui, disait qu'ils étaient sur une autre planète.

 

Je vois pas pourquoi ils seraient sur une autre planète. Pfff... Ils serviraient à rien. Surtout mon frère.

 

Tristan admit après un silence triste qu'il ne voyait pas bien ce que sa sœur apporterait à une colonie extraterrestre non plus et ils se remirent devant la télévision.

 

Le soir-même, l'orage recommença et Tristan et Émilie, qui avaient dormi toute la journée pour s'assurer de rester éveillés pendant l'orage, se surveillèrent à chaque seconde. Rien ne parut se produire, comme le premier soir.

 

L'orage cessa brutalement à onze heures dix du matin.

 

Un grand sentiment de désespoir envahit Émilie, elle avait été laissée seule. Elle avait espéré secrètement passer dans l'autre monde aussi, ou même être supprimée, après tout il n'y avait pas de raison, mais elle accepta de sauter partout avec Tristan, et de crier de joie, parce qu'elle sentait qu'il n'y avait plus que ça à faire.

 

A la télévision on annonça que les gens qui restaient devaient se rendre dans les gares, que peu importe leur détresse, qui n'était pas étonnante car c'était une catastrophe mondiale telle que l'humanité n'en a jamais connue, il fallait bien croire qu'on s'arrangerait pour que toutes les gares puissent voir un train passer qui les conduirait en un point central, et cela une fois par jour pendant les prochains jours. Et l'homme en costume fit la liste de ce que devaient prendre les gens qui restaient, dont, Émilie en avait une conscience accrue, ils faisaient partie. Elle écrivait trop lentement, alors elle dessinait sur une feuille ce que disait l'homme : des vêtements pour trois jours, des médicaments courants et leur traitement s'il y avait lieu, et beaucoup d'eau, ainsi que du savon. Il était précisé par l'homme que les gens avaient le droit exceptionnel de rentrer dans les pharmacies, et se servir de façon responsable. Il espérait que les gens sauraient prendre la mesure du danger qui pouvait s'installer dans une situation si instable. Il rappelait néanmoins qu'il n'y avait pas de raison de s'armer, malgré les rumeurs qui avaient pu envahir les ondes, et qui étaient totalement fausses.

 

Émilie n'avait entendu aucune rumeur.

Mais elle croirait tout maintenant.

 

Elle fit le sac pour elle, et pour Tristan, avec des vêtements pas trop fille, les bonbons, mais aussi du pain de mie, deux boîtes de conserve et un ouvre-boîte.

 

Ils prirent la route à pied vers la gare. Il faisait beau et chaud. La vision de l'herbe bleue d'été, du ciel orange, rassurait Émilie et elle accepta que Tristan lui prenne la main.

 

Au bout de trois kilomètres elles se plaignit de ses chaussures qui lui faisaient mal et ils s'arrêtèrent à l'ombre d'une fleur pour se reposer et attendre de nouvelles chaussures.

 

Enfin ils virent la voie ferrée au loin et pressèrent le pas vers la gare, où un train de mille wagons était sur le point de partir.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Jeudi 25 novembre 2010 4 25 /11 /Nov /2010 09:37

 

J'ai dit que j'avais mal au ventre. J'ai attendu : son visage qui m'observe brièvement à la recherche d'un signe, je l'ai eu. Son demi-tour dans le couloir, sur le parquet, en peignoir, pour aller chercher le thermomètre familial. Je l'ai eu. Sa main sur mon front. Oui. Sa grimace perplexe mais respectueuse de ma douleur. Oui. Les bruits de son petit-déjeuner qui reprend comme d''habitude avant le travail : France Inter qui titre sur la hausse du chômage, l'odeur du café, le bruit des croquettes qui tombent dans l'assiette du chat.

Je retourne dans ma chambre et colle le thermomètre à l'ampoule de ma lampe de chevet. A mesure que le liquide rouge escalade les échelons de la maladie probable, je sens mon angoisse se calmer un peu. Le thermomètre va afficher une température équivoque : je serai trop malade pour assister à ce contrôle de maths dont ma mère n'a pas connaissance et pas assez pour qu'on s'inquiète réellement pour moi ou qu'on gâche sa journée. Ma mère dira à ses collègues que les épidémies commencent, sans doute une gastro, elles répondront qu'elles détestent ça, cette période, ou peut-être qu'elles n'en parleront même pas, après tout 38,7 ce n'est rien qui mérite qu'on en parle, et je serai devant la télé emmitouflée dans ma couverture avec mon acné de merde, et mon angoisse de merde, jusqu'au soir. Ces jours-là je regarde même MOTUS. A l'heure du contrôle je serai devant MOTUS, devant Thierry Beccaro à même pas essayer de deviner les mots, juste dans le confort de l'évitement. J'étais tellement sûre de réussir une nouvelle fois que je n'ai rien étudié : pas même de quoi me faire réussir les premiers exercices, ceux qui sont comme un échauffement.

 

C'est gagné : le thermomètre est retiré de l'ampoule au bon moment, j'attrape la couverture sur mon lit et pars à la cuisine montrer le résultat à ma mère. Elle me demande de nouveau si j'ai très mal. Je réponds par un grognement qui peut vouloir dire que je vais aller bien d'ici une heure ou deux, ou que je vais sans doute mourir des suites d'une grave maladie aussi terrible que foudroyante.

Elle m'embrasse sur le front, que j'ai couvert de crème asséchante contre mes boutons, et je repars au lit en disant que je n'ai pas faim. Je mangerai plus tard dans plusieurs paquets, en remettant tout à sa place pour que surtout on ne sache pas que j'ai eu faim.

 

La journée se passe comme le plan le prévoyait. Aucune surprise. Un clip de Madonna à la télé. Je me sens chanceuse. Je traîne la couverture partout avec moi, je reste en pyjama et en chaussons.

 

Le soir quand ma mère rentre j'entreprends ma routinière remontée par paliers. Je vais d'abord lui dire que j'ai mal au ventre à son retour, puis dans la soirée j'accepterai de manger un peu, puis avant de me coucher je dirai que ça va mieux, que je ne savais pas ce que c'était, bizarre, et j'essaierai de supporter l'idée d'aller au collège le lendemain et de dormir.

 

Ma mère rentre. Je lui dis comment je vais quand elle me le demande, par le même grognement que le matin. Il est vingt heures. Elle me regarde comme elle ne m'a jamais regardée dans ces cas-là. Je ne sais pas si elle a eu une journée moins bonne que les autres, ou peut-être quelqu'un au travail lui a raconté une histoire terrible de rupture d'anévrisme, de cancer, chez un enfant dont on avait ignoré les signes avant-coureurs. Elle me dit qu'elle préfère quand même appeler un médecin.

 

Je suis embêtée. Évidemment. J'ai déjà pu mentir à mon médecin de famille, il me connaît et je suis à l'aise avec lui comme avec mes parents pour lui raconter que vraiment je ne suis pas en état. Mais là c'est une voiture blanche avec un autocollant SOS médecin qu'on attend. Et un inconnu arrive avec un pantalon en velours usé aux genoux comme celui d'un enfant, et un air empressé. Il me demande ce que j'ai. Je marmonne " mal au ventre ". ma mère ajoute " un peu de fièvre aussi, un peu de fièvre 38,7 ce matin. "

" Ah " il dit.
Il me prend la tension, regarde mes amygdales. Classique. Son haleine sent la cigarette et les repas trop copieux. Il m'appuie sur le ventre à différents endroits, je dis " aaw " à un moment en regardant ailleurs, et il hoche la tête avec entendement. Je me dis que quelque chose n'est pas comme d'habitude quand il rentre ses doigts à l'intérieur de moi, protégés par un plastique rêche. Il déménage mes organes, me demande si j'ai mal. Je ne ressens rien, si ce n'est une grande gêne de devoir mentir à ce moment-là : alors qu'il a ses doigts dans mes fesses. Je continue pourtant : aïe, oui un peu.

Ça ne lui suffit pas, j'ai envie qu'il parte mais il me demande de sauter sur place, sur le parquet. Et encore cette question : est-ce que j'ai mal. Facile : je dis oui. Si je n'étais pas si terrifiée je me moquerais de lui. Dix ans de médecine pour ça.

 

Il range ses affaires dans son sac de cuir, ouvre la porte du salon que ma mère avait fait mine de fermer. Elle hoche la tête doucement pour lui dire qu'elle est prête à entendre son diagnostic. Le diagnostic du médecin d'urgence.

 

" C'est l'appendicite. Je vais appeler l'hôpital il faut l'opérer à la première heure demain "

 

C'est là que je dis que vraiment ce n'est rien, que je n'ai pas si mal que ça. Je sens une grande angoisse, celle de mon devoir de maths, me gagner de nouveau. Peu importe. Maintenant que le mot appendicite a été prononcé je pourrais bien avouer que je j'ai menti tout le long, on ne me croirait pas une seconde. On me rassure, ma mère pose une main réconfortante sur ma nuque, fataliste.

" Ça peut arriver... " dit-elle doucement, mais je n'ose pas la regarder dans les yeux.

Elle me caresse derrière le cou comme ça, pendant que le docteur nous rassure sur l'opération : c'est la routine, tellement fréquent qu'il ne se trompe jamais. Je veux bien le croire. Il rit de s'être vanté et se ravise, mais ma mère est trop tendue et s'impatiente. Il faut le payer et ensuite se rendre à l'hôpital. Elle appelle un taxi comme elle a appelé, un peu plus d'une heure avant, le médecin.

 

On m'amène à l'hôpital. Je regarde par la vitre en me tenant le ventre du côté que j'espère être le bon. Je me vois tomber avalée par le trou-de-la-sécu dont j'entends parler le matin à la radio. On passe des terrasses de restaurant, où des gens qui ne vont pas se faire opérer par erreur discutent en toute insouciance. Ma mère qui n'est pas très encline à ce genre de gestes d'habitude, me tient la main sur le siège du milieu et cherche de ma part un regard rassurant. Je ne lui livre qu'une grimace timide, incapable même de lui adresser la parole. Meurtrie de honte.

A l'hôpital, personne ne me prend la température. On a noté que j'avais un peu de fièvre, que j'avais mal au ventre.

La nuit à l'hôpital, il fait noir dans ma chambre nue, je ne dors pas, je m'imagine qu'on va me mettre en maison de correction quand on va se rendre compte que mon appendice est en pleine santé. Mon appendice sera tellement en bonne santé qu'elle pourrait guérir un malade ou redonner la vue, je me fais rire moi-même pour me détendre mais ça ne marche pas. On va au moins m'amener au psy du collège qui est là le jeudi, en parler à tout le monde, ou pire : " mettre les gens au courant en toute discrétion ", me crier que je suis inconsciente, qu'on ne peut vraiment pas me faire confiance. Je les imagine. Je me tourne et me retourne. C'est facile : je n'ai pas mal.

 

Je n'ai toujours pas mal. Et j'ai faim.

 

Le matin une infirmière énorme passe la porte de ma chambre, allume la lumière jaune dans la nuit , je cligne des yeux et elle me dit qu'elle va me raser. Elle soulève la chemise de nuit d'hôpital et découvre mes premiers poils d'adolescente. Je dis que je ne veux pas, mais elle rit et répond que c'est obligatoire pour aller au bloc. Elle a l'air sympathique et compréhensive en dépit de cela, je me dis que je devrais lui dire, à elle, que j'ai menti. Mais je la regarde me raser à l'eau et ne lui dis rien. Je suis rasée. C'est comme si l'opération avait déjà commencé.

Elle me donne un cachet pour que je sois détendue au moment de l'entrée au bloc. Je n'ai plus qu'à attendre qu'on m'enlève l'appendice et que tout le monde se rende compte de ma supercherie. Je l'imagine, cette appendice dont j'entends tant parler depuis quelques heures, rouge et brillante, rutilante comme une voiture neuve, en état de marche parfaite, les docteurs, les mains sur les hanches, penchés sur mon acné " en voilà une qui nous a bien eus ".

 

Le brancardier aussi a l'air sympathique, il plaisante en me poussant dans les couloirs sous-terrains glacés de l'hôpital, plus moches que ceux du métro.. A lui je pourrais le dire, mais sans doute on penserait que c'est à cause du calmant, que je débloque.. Je regarde les barres latérales de mon lit roulant et souris poliment à ses blagues.

 

Vais-je être dans la presse ? je me demande quand l'anesthésiste applique un masque autour de mon nez et ma bouche avec des paroles rassurantes.

 

Je me réveille. J'ose ouvrir les yeux. Je vois une infirmière et à côté de moi un homme qui dort encore. L'infirmière se rapproche, se penche sur moi avec un sourire extrêmement bienveillant, vérifie ma perfusion. Elle me demande si mon ventre brûle. Je dis que oui, un peu, mais que ça va. Je ne vais pas me plaindre, en plus. Je m'inquiète de l'état de mon appendice, mais elle n'entend pas, elle est déjà partie, rassurée sur mon cas.

 

Ma mère est déjà dans ma chambre quand on m'y ramène en me disant que je pourrai manger dans quelques heures. Elle demande comment ça s'est passé, on la rassure comme si elle était une mère comme les autres et pas celle d'une malade imaginaire. Je suis gênée de cette sollicitude de routine mise en branle pour un mensonge. Je n'accepte pas son baiser, ni sa main sur mon front, elle pense que c'est l'opération qui m'a un peu chamboulée.

 

Vingt ans plus tard je le sens : il faut que je lui dise que j'ai menti et qu'on m'a retiré un organe sain. Je me suis renseignée : parfois une appendicite ne se voit pas sur l'appendice. Je lui avoue tout.

 

Elle balaie mon histoire d'un geste de la main " Mais non, enfin. Tu avais l'appendicite. "

 

Elle hoche doucement la tête et rit un peu, ses yeux ne trahissent aucun doute. Elle me répète : mais si, j'avais l'appendicite.

 

Je dis que non. Mais elle sait mieux. Quand même. Elle se souvient. Le médecin. L'hôpital.

 

C'est ma mère.

 

 

 

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Lundi 8 novembre 2010 1 08 /11 /Nov /2010 13:33

 

"… elle est pas finie, ça c'est sûr. "

Il la regarde observer les bouts de tissus attachés avec des épingles sur la grande blonde immobile au nom slave. Elle soulève un coin d'étoffe brodée de morceaux de nacre et la déplace sur l'omoplate de quelques centimètres vers la gauche. Et le regarde.

" Non...non, on perd complètement l'idée... "

Elle baisse. Il approche ses doigts aussi, retire une épingle pour la piquer sur l'épaule droite en tirant sur le tissu, mais il est trop court.

" Bon faudra allonger là. "

Elle note sur son carnet.

Il laisse tout retomber et pousse un soupir théâtral en se regardant soupirer, et en regardant dans la glace la première d'atelier qui se tient près de la mannequin. Et il s'agite. Il lève les bras, les balance à gauche " CE QUE JE VEUX " puis à droite du revers de la main " C'EST ÇA. TAC! TAC " Il forme un triangle avec ses bras. " Evasé, mais pas lâche. Large mais sans élargissement trop perceptible. Que ça bouge! Et puis tu me rallonges la bretelle pour qu'elle... Il balaie son torse d'un geste de l'index. Dans le dos, quoi...que ça casse la ligne du bas. On avait pas vu ça mais c'est ce qu'il faut faire. " 

Silence. Elle écrit, fait un dessin rapide, mais le rature et note ses paroles, fait un rapide schéma de ce qu'elle l'a cru voir faire. Il l'observe en silence.

" Non ? " demande-t-il.

Elle ne dit rien et hoche la tête.

" Je sais pas.... Moi je pense qu'elle apporte rien si on la laisse comme ça, tu vois. Je sais que la manche est pas encore attachée mais "

Nouveau geste en triangle, puis un hexagone qui ressemble à un cercle dans les airs, et il s'arrête les bras en l'air, fait une grimace. Elle répond à son air interrogateur d'un mouvement de tête décidé : oui, elle a compris, ça va repartir à l'atelier et la robe sera comme il veut. Mais il est déjà passé à autre chose.

" Tu crois qu'on a bien fait de partir sur une robe longue. "

Ce n'est pas une question alors elle ne dit rien et le laisse se pencher pour relever le fond du vêtement complètement brodé sur les genoux de la mannequin, même un peu au-dessus des genoux.

" Je sais pas si c'est complète.... "

Il discute avec lui-même, pince le tissu, pique d'un côté et de l'autre. Soupire, fait claquer sa langue. Tk tk tk Il rit tout d'un coup et parle à la mannequin " You arrr pachient! That's good ! You nid tou be pachiant wiz mi ! Ahahahahah! "

Elle sourit, même si elle a besoin de fumer et de manger. Elle est juste contente de porter cette robe et de le regarder travailler, même si les chaussures commencent à lui faire mal.

" Patience! Patience! "chantonne-t-il sur une mélodie hasardeuse en piquant et repiquant le tissu aux centaines d'heures de travail.

Quand il se redresse il fait signe qu'il a la tête qui tourne. Sa première d'atelier chérie le rattrape au coude en riant, et il lui dit : " Mais tu as les cheveux différents. "

"Oui. "

Elle baisse les yeux sur son carnet sans préciser ce qui a changé et pour l'inciter à rester concentré sur la robe.

" Je couperais bien là... " dit-il, de nouveau accroupi derrière les fesses de la mannequin.

" On est plus dans la même robe, là tout de suite... " lance la première d'atelier en prenant garde à ne pas donner d'avis mais à simplement le faire remarquer. 

" C'est toujours... c'est toujours.... "

Il est occupé à modifier complètement la robe moins de deux heures avant le début du défilé. Des gens regardent la scène sans rien dire, les coudes appuyés sur leurs tables à tréteaux, car ils ne peuvent rien faire tant que la décision n'est pas prise.

" Là.. comme ça. Net. Hop. Strict et fluide. Strict et fluide. "

Il cherche l'approbation dans le miroir. Elle est occupée à noter toutes les étapes. Elle trace un trait sec en travers du dessin de la robe , qui transformerait en chute 38 heures de broderie et de crochet.

" Darling, c'est super comme ça, allez on essaie comme ça. Et puis bon tu me rajouteras un bandeau qui va bien... "

Elle écrit.

" You laik it, yes. Quick quick take it off now so zey can tcheinge it bifor ze cho! "

Il rit, il attend. Des habilleuses viennent aider la top model à retirer le vêtement derrière un paravent et un nouveau mannequin arrive. Il s'accorde une pause de quelques secondes pour regarder par la fenêtre. La première a passé la robe sur son avant-bras pour la ramener aux atelier.

" C'est à couper alors ? " demande-t-elle une dernière fois.

" Je pense... "dit-il.

Mais il la rattrape avant qu'elle ne monte dans l'ascenseur.

" Mais cette robe! Mais c'est pas vrai! Elle me rendra fou! "

Il a perdu son humour d'il y a quelques secondes. Il veut encore la voir avant qu'elle ne soit renvoyée. Il rappelle la mannequin qui était partie se fumer une cigarette, de nouveau en jean.

" Ah Sofia! Sori. Sori. "

Les habilleuses reviennent pour un nouvel essai.

" On laisse long. Je veux qu'elle … je veux juste que ça s'évase. Je me demande si la matière... "

La première d'atelier sourit.

" Ça va être dur de changer la matière en... "

" Oui, oui, oui! Ça va être dur, ça va être dur! Mais il y a quelque chose qui ne va pas qu'il faut résoudre. 

La mannequin qui s'était extasiée sur la pièce quand on lui avait dit qu'elle la porterait hoche maintenant la tête, grave. L'heure tourne et une des tenues qu'elle doit porter n'est pas finie. Il se tire les cheveux, déplace des épingles, pousse des grognements, boit une gorgée du café, y retourne. La première d'atelier écoute son portable sonner une demi douzaine de fois. On l'attend en haut pour un millier de problèmes à résoudre sur le reste des tenues, mais elle ne décroche jamais le téléphone en plein essayage. Même si l'essayage dure plus d'une heure, se lamente-t-elle en jetant un oeil discret à sa montre.

" JE VEUX TROUVER " crie-t-il. " Aidez-moi! Qu'on se secoue un peu! FUCK! "

Une stagiaire impressionnée bredouille, sous la menace " Je la trouve magnifique comme ça, je... "

Il la dévisage, consterné.

" Et bien tu es mauvaise si tu la trouves belle comme ça! Parce qu'elle n'est pas haute couture!je veux du swing, de la vibration "

En claquant des doigts :" Je veux des tissus mouvants comme des continents, imperceptiblement mais nettement. Je veux que cette robe soit un continent de la mode! "

La première d'atelier est maintenant crispée, elle sent bien qu'il va exploser et que tout va se fissurer.

" Si tu veux, on peut raccourcir en drapé plutôt que coupé "

" Lourd! Lourd! Trop de relief! "

 

 

Il essaie quand même et maugrée tout à coup " Ça me dérange que tu aies pas la même tête que d'habitude. "

 

 

Elle ne comprend pas tout de suite, ni ce qu'il a dit, ni à quoi il fait référence. Il fait un signe : " Tes cheveux. Ça me déconcentre, quand je te regarde je me dis à chaque fois " mais elle a changé! " et ça me fait perdre le fil. "

Elle sourit avec douceur. Comment réagir autrement ?

" Ça se fait pas de changer de coupe juste avant la fashion week c'est tout. "

Cette fois elle rit un peu, mais pas bien sûre d'en avoir le droit.

" Pas juste avant..Mes cheveux ont juste poussé depuis la dernière fois. "murmure-t-elle.

Elle est gênée pour lui de cet accès de folie devant les autres. Quelqu'un va devoir lui dire d'arrêter, ce sera très humiliant.

" Oui, mais tu les as pas coupés, d'habitude ils sont courts. "

Il pique et repique, déplace des épingles, secoue l'étoffe, remonte les bretelles, se penche de nouveau.

" Ne serait-ce que par superstition. On fait toujours le show au même endroit, c'est pas que pour ma première d'atelier change de tête. "

Elle continue de noter ce qu'il fait sur son carnet et ne répond pas. Un accessoiriste murmure quelque chose à son voisin qui hausse les épaules.

Elle sent un frisson lui parcourir l'échine. Comme une débutante. Elle a presque cinquante ans et elle ne s'est jamais fait reprocher quoi que ce soit de majeur dans son métier.

Tout le monde attend, sans rien faire, de savoir ce qui va se passer. Elle s'impatiente et finit par dire à voix basse, pour provoquer quelque chose et mettre fin à sa diatribe capillaire :

" Je vais pas les couper quand même... "

Il laisse une pause.

 

" Je sais pas. Tu fais comme tu penses être le mieux. "

 

Elle touche ses cheveux et regarde ses collègues. Plus personne ne veut croiser son regard, comme si on lui avait déjà coupé la tête.

 

Dehors il s'est mis à pleuvoir fort. Il fait sombre, elle sent la fatigue des derniers jours derrière ses genoux, une grande faiblesse. Elle a envie de quitter son emploi, elle se demande pourquoi elle a choisi tant de travail, tant de fatigue, et l'ombre. La femme de l'ombre c'est elle. Qui peut bien en avoir à faire de sa coiffure à part lui. Se couper les cheveux pour une seule personne. Pour qu'il puisse réfléchir. Elle évalue la situation en regardant ses doigts travailler.

 

Ils sont crispés. Il a du mal à tenir l'épingle qu'il essaie de piquer au bon endroit, il tremble de fureur et de peur.

 

Elle se dit qu'il va annuler la robe, comme tant d'autres. Ça la touche plus que pour les autres. Elle pense à toutes les ouvrières qui ont passé des heures dessus la nuit dernière.

 

Ses cheveux ou elles ?

 

Tout d'un coup elle le voit : son propre bras se tendre vers une table, attraper des ciseaux immenses à tissus, elle sent sa main gauche se saisir de sa chevelure poivre et sel, il a vingt ans de moins qu'elle ce petit con, elle coupe dans le vif, sans même se regarder dans le miroir. Elle cisaille, les cheveux tombent par terre sur la traîne de la robe. Il le remarque et lève la tête vers elle, et voilà.

 

Il rit, il rit, sans plus pouvoir s'arrêter. Il la prend dans ses bras.

" MA PUCE MA PUCE! MA CHERIE "

Elle se laisse secouer comme une poupée en chiffon, les bras le long du corps, les ciseaux froids reposant sur sa cuisse, des cheveux encore coincés dedans.
" VOUS AVEZ VU ÇA ? " crie-t-il aux autres " TU ES UN ANGE! "

Il a quatre ans tout d'un coup. Plus un génie mais un gamin capricieux qui s'émerveille qu'on lui ait, encore une fois, donné raison.

" TU ES VRAIMENT LA MEILLEURE! ALLEZ C'EST BON, ÇA! C'EST EXCENTRIQUE "

Il lève sa main pour qu'elle affiche un air victorieux, et fier, mais elle serre les dents alors qu'on l'applaudit avec¨hésitation, sur ordre du chef. Elle a envie de.

 

Les autres la regardent. La stagiaire s'est glissée derrière elle pour lui prendre les ciseaux, mais son poing est serré et elle s'éclipse.

Elle garde les ciseaux. Elle regarde ses cheveux. " AH AH AH! BRAVO! BRAVO! ALLEZ " on lui enlève la robe et on retourne à l'atelier. " HOP HOP HOP. " C'est parti.

Elle regarde tout le monde se lever, repartir au travail pour la dernière ligne droite. Il se regarde être fatigué et satisfait dans la glace. Elle, elle ne bouge pas, répondant, lapidaire, aux rares questions précises qu'on ose lui pose à présent.

 

" C'EST BON. AUTOMNE ! C'EST PARTI! "

 

Il se rapproche d'elle pour l'embrasser.

 

Voilà.

 

" Tu es vraiment ma merveille ", murmure-t-il.

 

Voilà, voilà.

 

Elle tend le bras et le ramène vers eux avec une force qu'elle ne se connaît pas.

 

Elle lui plante les ciseaux dans le dos. Elle imagine son regard de surprise, d'incompréhension, et d'effroi. Elle l'entend s'étrangler de douleur dans son cou. Elle rit à tue-tête. Cette fois c'est elle qui le balance doucement. Il n'appelle même pas à l'aide, il est trop surpris, comme si même encore à cette seconde il n'avait pas compris ce qui venait de se passer. Comme elle tient toujours les ciseaux, elle les remue dans la plaie, profonds, elle ne connaît rien à l'endroit idéal pour le tuer mais elle suppose qu'elle a bien visé. Elle travaille juste sur le centimètre dans lequel ils sont enfoncés, ne trouvant pas la force de repiquer, et craignant que les enlever annule son geste et les fasse remonter quelques secondes dans le temps. Dans la glace elle voit sa veste bleue se tâcher de marine.

Elle le pousse dans leur étreinte en riant derrière le paravent.

 

On l'appelle derrière : " Marise ? "

 

Elle sort les ciseaux, les essuie contre une chute de tissu et se retourne vers la stagiaire.

 

" Oui? "

 

Elle le laisse retomber lourdement sur le parquet, rejoint la stagiaire et appuie sur le bouton de l'ascenseur pour remonter à l'atelier.

 

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Mardi 19 octobre 2010 2 19 /10 /Oct /2010 11:28

 

IL S'EXPLIQUE

 

J'ai réalisé mon premier film et il était mauvais. Tout le monde s'est accordé à le dire, si bien que la plupart du temps quand je me présente, je ne dis pas mon nom. On ne sait jamais. Les gens qui l'ont vu sont rares, et se raréfient, mais la vie m'a appris qu'on n'est jamais trop prudent dans ce domaine.

J'ai maintenu une relation de plusieurs mois avec une femme avant de lui avouer mon vrai patronyme. Elle a froncé un peu les sourcils, plissé le front ; tout d'un coup tout le haut de son visage s'est étiré et elle a hoché la tête avec compréhension. Je n'avais pas de chance : elle avait entendu parler du film sans le voir. C'est pire que de l'avoir vu.

Sans vouloir rejeter sur une tierce personne les raisons d'un tel désastre je tiens tout de même à rétablir certaines vérités, au risque de me ridiculiser encore un peu plus, mais au point où en est ma réputation, je n'ai pas peur de dire que je n'ai plus peur de rien.

 

Sur la partialité de la presse

 

Pour lever tout soupçon, je rappelle ici que je partage le constat de la médiocrité de mon unique long-métrage, et même si les premières semaines j'ai été reconnaissant à mes défenseurs de mettre la catastrophe sur le dos d'une presse trop intellectuelle, je rappelle ici que la presse a été unanime. Mon film a été extradé de la nation du cinéma par absolument toutes les rédactions, peu importe leur inclination politique ou leur cible. Même Voici m'a pris en photo dans la rue et s'est fendu d'un commentaire désobligeant sur la doudoune que je portais alors que je promenais mon chien la semaine de la sortie. (Je ne peux pas le dire avec certitude, mais il me semble qu'on faisait une réflexion sur le fait que je n'avais que ça à faire : promener mon chien, puisque personne ne m'avait proposé d'avant-première publique en France après les premières projections de presse)

Vous voyez, je suis réaliste.

 

Sur ma prétendue xénophobie

 

On a pu dire que mon film était raciste, sans se rendre compte que je suis peut-être si mauvais que j'ai pu y mettre des messages évidents que je n'ai même pas vus (on m'a accusé de choses bien pires). Ça arrive aux meilleurs, c'est sûr, mais peut-être aurait-on pu m'accorder le bénéfice du doute, car j'ai souffert qu'on me traite de raciste. Je ne suis pas raciste du tout (cette phrase paraît toujours révéler un mensonge, mais je ne peux pas le dire autrement.) Si mon film était raciste (le Front National en a mis un extrait sur son site internet) je ne peux l'expliquer que par une incompétence crasse qui a par ailleurs éclaboussé l'ensemble de l'oeuvre.

 

Sur mes influences artistiques

 

Les Cahiers du Cinéma m'ont accordé une page entière, ce qu'ils ne font pas si souvent pour un film qu'ils détestent (pas que j'en tire une quelconque fierté, mais c'est toujours bon de le remarquer), essayant de l'ancrer dans une histoire des navets entrés dans le domaine public à la minute de leur sortie en salle. Je me suis retrouvé ainsi propulsé dans un panthéon historique et social de la nullité cinématographique. Un éminent professeur travaillant à la cinémathèque, qui m'a beaucoup appris sans qu'apparemment je n'en tire aucune leçon, m'a récemment demandé de présenter le long-métrage qui était au programme dans leur cycle " le genre navet ". La vérité est que je ne savais pas quoi dire. Comment expliquer ? Nous avons discuté autour d'un café, il cherchait à me sauver. Sans doute avais-je été trop ambitieux. Qu'avait-il bien pu se passer, il fallait bien que quelque chose ait échappé à la compréhension de la centaine de journalistes parisiens qui ne s'accordaient sur rien sauf sur ça. Je le regardais, assez gêné de ses efforts, espérant que mon silence suffise à lui signifier que je n'avais sur la question pas d'éclaircissements à apporter, que la chose était un mystère pour moi aussi. Pourquoi a-t-on eu une indigestion ? Posez cette question après un repas à une demi-douzaine de convives, et la discussion sera animée sans que pour autant on soit bien sûr, à la fin, de la raison pour laquelle tout le monde a vomi toute la nuit.

Autre point qui me paraît important : je n'étais pas prédisposé à faire un mauvais film, et je déteste la plupart des films dont on m'a accusé de m'inspirer. J'ai beau avoir raté un film, je n'en reste pas moins exigeant et un peu snob, comme a pu s'en assurer le professeur qui m'interrogeait. Bien qu'il n'y ait eu aucune ironie dans la nullité de mon film, je reste pointu.

 

 

Sur mon estime de moi-même

 

Il y a deux mois j'ai reçu un scénario par mon attaché de presse. C'était très déstabilisant qu'un jeune me demande son avis sur son scénario, moi le lépreux aux mille crécelles. J'ai d'abord cru à une blague mais la lettre qui l'accompagnait m'a remis les pieds sur Terre. En réalité l'auteur n'avait même pas été lu intégralement par les autres personnalités de IMDB qu'il avait essayé de contacter, et c'est tout naturellement qu'il s'est rabattu sur moi, croyant sans doute que non seulement je lirais en entier son manuscrit mais que je serais forcément indulgent puisque étant mauvais de notoriété publique.

Je l'ai appelé sur son téléphone portable. Il a décroché alors qu'il était en voiture. Il ne m'a pas remercié d'avoir lu le scénario, c'était bien la moindre des choses avant de me pendre, pensait-il sans doute, et m'a demandé si je pensais qu'il devrait monter à Paris le présenter à des producteurs. Je lui ai répondu qu'il me semblait que c'était une très mauvaise idée. " Oui, c'est vrai qu'avec votre expérience... Mais je sens qu'il y a quelque chose. "m'a-t-il répondu .J'ai dit : "Non. Vous ne trouverez pas de financement."

Au moment de raccrocher, il était bien évident que ce jeune cinéaste en devenir n'avait pris en compte aucun élément de ma réponse et foncerait bille en tête.

J'ai décidé de ne plus conseiller de jeunes étudiants, que cela se sache.

 

Points divers

- Les anachronismes et imprécisions de mon film étaient dûs à un manque de rigueur de ma part, et je m'en suis excusé auprès de différentes associations m'ayant interpelé dans différentes publications et sites internet.

 

- On m'a demandé à maintes reprises ce que je pensais du téléchargement illégal, mon film ayant été plébiscité sur de telles plateformes, s'échangeant plus que le dernier épisode de la série américaine à la mode. Sur cela je n'ai pas d'avis car j'ai décidé de ne pas me mêler de politique.

 

-Je n'ai pas voulu la fin ambivalente, elle est seulement incompréhensible à la plupart des spectateurs, comme j'ai pu le remarquer. Mathilde repart sur sa planète sans avoir trouvé l'amour. Ce n'est pas une métaphore et Mathilde n'est pas une personnification.

 

- La longueur du film est dû à des difficultés de montage et à un budget alloué bien trop important pour le scénario. Je rejette cette seule faute sur le studio.

 

Je remercie le quotidien d'avoir bien voulu me laisser une page pour m'expliquer. Vous pouvez me joindre avant mon exil pendant 48h via la rédaction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par flashnouvelles.over-blog.com
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Vendredi 15 octobre 2010 5 15 /10 /Oct /2010 22:49

 

La mine au fond du jardin

 

 

" Teh, y sont sortis. "

Elle est dans la cuisine, elle ne l'entend pas.

" Teh! Brigitte! Y sont sortis! "

Elle lâche les assiettes dans l'évier, elle était en train de penser aux réductions sur les chaussures au Leclerc, mais elle oublie tout pour rejoindre Louis devant la télévision. Il appuie son index gauche sur la télécommande pour augmenter le volume, qui grimpe comme son excitation.

"C'est quand même fou cette histoire... " elle approuve en hochant la tête.

" Teh, regarde ce qu'il va dire. Ils l'ont montré dans les titres. Ah non, pas mainte... "

" Regarde-moi ça, cet ascenseur minuscule. "

" Chhh attends il va parler. "

Elle regarde l'écran, la bouche un peu ouverte, et retire ses lunettes pour mieux voir. Elle serre le dossier du fauteuil de Louis. Et le mineur qui lève les bras et s'adresse aux journalistes. C'est une interprète qui parle par-dessus sa voix : " Ce qu'on vient de vivre c'est très très dur. Maintenant il va falloir profiter de notre famille et puis repartir au travail. "

" Ah oui... "

" Tu vois ? Complètement fou..il veut redescendre. "

Louis regarde sa femme. L'écran. Sa femme. Son expression n'a pas assez montré qu'elle trouvait cela incroyable, son regard à lui devient plus insistant.

" Fou, non? "

" Regarde " elle dit en montrant la télévision sur laquelle défilent des images sans commentaires. "Il prie. C'est pas souvent qu'on voit ça. "

Elle se tait et observe l'homme à genoux sur la terre, avec ses lunettes de soleil, bouger les lèvres en silence. Ça l'émeut de voir quelqu'un qui se recueille, elle n'y peut rien. Ça lui donne envie de pleurer elle s'essuie les yeux avec le torchon qui sent le liquide vaisselle. Louis hausse les épaules tout d'un coup, il trouve quand même qu'on y consacre trop de temps dans le journal par rapport aux manifestations, elle acquiesce vaguement.

" Attends, ils vont parler. "

Louis est déjà parti fermer les volets derrière la télévision. Il attend la suite. Il écoute quand même.

" Maintenant il va falloir que des choses changent. J'ai compris beaucoup de choses en étant enfermé tout ce temps sans ma famille,surtout avant d'avoir un contact avec eux, j'ai compris des choses intimes qui vont changer ma vie. "

" Teh... " 

Louis se rapproche de nouveau de l'écran à côté de la plante verte, et regarde de biais. L'homme barbu avec ces lunettes de soleil de cycliste du tour de France, entouré de sa femme et de ses enfants qui sourient aux caméras, un peu intimidés. Ils sont assis sur des chaises grises très laides pour passer à la télé dans le monde entier, lui a une combinaison rouge. Il parle sérieusement, en bougeant peu les mains.

" C'est très long comme ça. Des choses magiques peuvent se passer quand on se retrouve seul avec soi-même " dit l'interprète " et je crois que j'ai compris des choses qui vont me permettre d'avancer dans ma vie. "

Louis écarquille les yeux. Brigitte est déjà repartie faire la vaisselle.

 

Louis a pris une décision pendant la nuit. Il s'est tourné et retourné mais finalement il s'est levé. Il a enfilé une robe de chambre et des pantoufles, et est sorti de la maison sans faire de bruit. Il a décroché une hache dans son établi et a commencé à défoncer la porte du garage dans lequel ils ont l'habitude de garer la voiture. Heureusement elle est dans l'allée juste devant. Les graviers blancs devant font beaucoup de bruit entre deux coups. Il arrive à percer un petit trou de la taille d'une chatière. Il rentre dans la maison, enfile un pantalon et un gros pull , attrape les clefs du garage et ouvre la porte. Il jette dans l'allée tous les outils. Ça fait un tas. Il refait le tour du garage une fois. Il vérifie qu'il n'y a plus rien d'utile. Il ouvre la porte, la ferme de l'intérieur et jette la clef le plus loin possible dans les graviers.

Ça c'est sûr il va réfléchir.

 

Il s'est endormi par terre sur la dalle froide quand sa femme frappe.

" Louis ?! Tu bricoles ? "

Il se traîne vers la porte.

" Ne me parle pas jusqu'au 28. "

" Quoi ? "

" Ne me parle pas jusqu'au 28. Je vais réfléchir. "

Il entend qu'on bouge derrière. Brigitte essaie une nouvelle fois d'ouvrir puis s'éloigne.

" Comment je vais te passer ton petit-déjeuner ? "dit-elle en partant.

" Il y a un trou. "

(Il va quand même pas faire tout comme à la télé)

 

Il ne sait pas trop à quoi réfléchir la première journée. Il regarde le garage et se dit qu'il pourrait bien le retaper un peu pour en faire une chambre d'amis.

 

Deuxième jour- A condition de garer la voiture toujours dans l'allée. Pour la chambre d'amis. Il est temps qu'il réfléchisse à des choses plus profondes. Sans doute que le matériel est une étape. Il doit falloir se décharger de ce genre de choses d'abord pour accéder à des éléments plus importants de sa vie.

 

Troisième jour : Il aurait bien repris un peu de blanquette de veau mais sa femme suit ses instructions à la lettre.

 

Quatrième jour : " Brigitte...attends. Tu parles pas. T'es vexée ? " il dit par le trou de la porte.

" Ben non, je parle pas. C'est tout."

 

Cinquième jour : Il essaie de se demander s'il est heureux avec sa femme depuis quarante ans, mais elle lui apporte un bout de tarte aux pommes faite maison, ce qui tue sa réflexion dans l'oeuf.

 

Sixième jour : Il balaie la garage et le range. Il nettoie scrupuleusement le seau dans lequel il pisse et chie avec le tuyau d'arrosage. Il se dit que ce seau est bien pratique, même si lui doit commencer à puer, mais il trouve ça fou qu'on lui ait fait payer un seau qui porte le nom du magasin de bricolage, alors que ça fait de la pub pour les voisins. Il se félicite d'avoir réfléchi.

Il pense à son voisin qui a eu un cancer de la prostate et est mort l'année dernière. Ça l'angoisse, mais il est à jour dans ses touchers rectaux et apparemment il n'a pas de cancer de la prostate pour le moment. Il trouve que c'est une bonne journée de réflexion et s'endort la tête sur une serpillière.

 

Septième jour :Il se dit que dans une semaine il aura le droit de communiquer avec sa femme et la rassurer sur le fait qu'il est bien vivant (mais il se doute qu'elle le sait car il repose toujours les assiettes rincées devant le garage.)

 

Huitième jour : Il aurait aimé penser à des livres qu'il a lus et les explorer plus profondément pendant ce temps de réflexion. Il décide qu'à la sortie de son enfermement il lira plus. Mais pour le moment ça n'est pas très utile.

 

Neuvième jour : Son fils de trente ans se moque de lui de derrière la porte. Il lui dit de partir.

 

Dixième jour : Il repense à ce que son fils lui a dit et a vraiment honte. Il espère que les voisins n'ont pas entendu qu'il le traitait de rêveur.

 

Onzième jour : Ses voisins ont eu vent de la nouvelle et viennent discuter avec sa femme. Il aimerait un peu plus de silence pour pouvoir réfléchir. Elle leur dit " ben revenez le 28, apparemment le 28 il parlera "

" Ah ben oui, ça! On reviendra le 28! "s'exclame celui qui vient toujours le voir quand il bricole Du coup ça le démange de lui demander où il en est de l'isolation du grenier, mais il crispe ses mains sur ses genoux et se retient à temps. De toute façon Daniel est déjà parti à vélo s'acheter le journal. Pour rigoler il a demandé avant de partir si Louis avait besoin de quelque chose. Sa femme n'a rien dit, mais il sait qu'elle a haussé les épaules et a levé les yeux au ciel, et il a rougi de honte dans la pénombre.

 

Douzième jour : Il essaie de voir s'il sait toujours faire des pompes. Il se rappelle qu'il n'a jamais vraiment su faire des pompes. Il s'inquiète que l'enfermement ne fasse pas encore effet. Il est quand même pressé de sortir pour commencer à réaménager le garage.

 

Treizième jour : Il ne pense qu'au moment où il pourra reparler à sa femme. Il essaie de s'imaginer qu'elle ne sait pas s'il est vivant même si elle donne de ses nouvelles à leurs enfants avec le téléphone sans fil en se tenant devant la porte du garage.

 

Quatorzième jour : Sa femme vient.

" Voilà! Ça va là-dedans ? "

Il serre les dents.

" Eh-oh! Louis! "

" On n'est pas le 28 "

Il regarde sa montre qui affiche 27.

" Quoi? "

" C'est demain que tu peux me parler. "

" Ohlala...la barbe. Je dis rien, alors. "

Il entend les graviers s'entrechoquer.

" Attends... "

Elle s'arrête.

" N'oublie pas les lunettes de soleil demain pour la sortie. "

" Oui, oui, oui.... " elle chantonne.

On dirait que ça lui va, que son mari vive dans le garage, il pense.

 

Le dernier jour arrive. Il est tellement excité qu'il ne dort pas. Il entend des jeunes faire du scooter autour du rond point. Son fils n'a jamais été de ce genre là, il se dit. Peut-être parce qu'ils partaient en camping car et qu'ils ne voyaient pas beaucoup ses copains pendant les vacances. Toujours à rester avec des adultes, forcément ça doit faire quelque chose. Il se demande s'il n'a pas vieilli trop vite, il a l'impression qu'il a appris à faire du vélo et qu'il s'est marié le lendemain et eu des enfants le surlendemain. Il ne se souvient pas qu'il ait fait de grosses bêtises, qu'ils se soient disputé. Il a toujours été comme ça, on dirait, il se plaignait quand le bus ne roulait pas un jour de grève même si ça l'empêchait d'aller au lycée. Surtout si ça l'empêchait d'aller au lycée. Il n'avait que quatorze ans et déjà il parlait des usagers. La première fois il avait cru que c'était une façon maline de s'attirer des droits sur autre chose. Il pensait qu'il jouait au fils sérieux pour pouvoir par ailleurs sortir plus tard le week-end dans encombres. Un jour il s'est rendu compte que non.

Il pense qu'il n'a pas beaucoup réfléchi comparé à ces mineurs. Ça le mine. Ahah. Il rit doucement mais le son de sa voix est étrange dans le garage silencieux au milieu de la nuit, il se fige. Il n'a pas prié, ou rien fait de la liste de choses dont ils parlaient. Peut-être que c'était trop ambitieux.

 

Pour sa sortie le matin il entend que ça s'agite sur les graviers, et que ça chuchote. Il ne bouge pas, heureux pour les voisins qu'a invités sa femme qu'ils puissent faire une surprise. Il aime que sa femme ait organisé ça, il veut la remercier mais il ne l'embrassera pas comme le mineur, et il n'a aucune maîtresse à la sortie. Ça l'embête : il aurait aimé avoir une maîtresse dans sa vie. Il se serait dit qu'il était plus complet.

" Louiiiiiiiis " appelle sa femme par le trou dans la porte.

Elle tape.

" Oui? " il dit.

" On est le 28 et tu es vivant! "

Il entend des grands rires dehors. Ce n'est déjà plus une surprise.

" Je te passe les lunettes. "

Il se rapproche de l'ouverture et voit la main de Brigitte qui entre pour déposer une paire de lunettes toute neuve, qui porte encore le code barre. Il lui attrape les doigts et les serre une seconde. Elle serre aussi.

Il met ses lunettes.

La porte s'ouvre sur sa nouvelle vie. Il se sent courageux, homme, renouvelé, un mari plein de volonté, d'initiative, il se sent miraculé d'avoir tenu les quinze jours.

Il entend les clameurs de ses voisins. On le congratule, on l'embrasse.

Daniel s'approche.

" On est tous fiers. Alors, t'as réfléchi ? Tu vas enfin la faire, cette piscine ? "

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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